Le conseiller pour la communication de Nicolas Sarkozy, Franck Louvrier revient sur les publications récentes d’images volées et donne son avis sur ces nouvelles pratiques.
Les images « volées » qui sortent sur le net sont-elles le résultat d’une volonté des politiques de trop « cadrer » leurs interventions ?
Le fait qu’il existe de plus en plus d’images « volées » est la conséquence de la multiplication du nombre de supports et de chaînes qui veulent fabriquer et diffuser de l’information. C’est le résultat de l’accès facile aux nouvelles technologies et de la concurrence acharnée pour une reprise médiatique. C’est la course à l’effet buzz ! Elle risque d’amener nos responsables politiques à rester dans des tours d’ivoire et à pratiquer, après la langue de bois, la position rigide…
Existe-t-il une forme de jeu entre les politiques et les journalistes. Comment le matérialisez-vous ?
Je pense que ces deux métiers sont trop importants pour qu’il existe une forme de jeu. Leurs responsabilités réciproques ne permettent aucune approximation. La RTBF en a eu pour ses frais car elle a fait passé le chef de l’Etat pour ivre alors qu’il ne boit pas d’alcool ; c’était une mauvaise blague belge et le jeu, comme vous dîtes, n’en valait pas la chandelle ! Ce « jeu » est d’ailleurs une forme sournoise de démagogie de la part des médias qui s’y adonnent : ils oublient (souvent par négligence) leur public, à qui ils doivent de vérifier leurs informations. Oublier ainsi le contrat moral et professionnel entre un média et son public contribue à nourrir un ressentiment légitime des citoyens à l’encontre des « élites », du « microcosme » narcissique qui se moquent d’eux, ressentiment dont le monde politique est, pour le coup, la première victime. Donner l’image d’un jeu qui se jouerait entre politiques et journalistes dans le dos des citoyens et au détriment de leur information, c’est vraiment la pire des choses à faire.
Le « off » est-il une pratique saine?
Tuer le off c’est tuer l’une des sources du métier de journaliste. C’est justement dans le off qu’on vous permet d’avoir tous les éléments de réflexion pour comprendre le cheminement d’une décision. C’est souvent par là qu’un journaliste accède aux éléments de contexte grâce auxquels il va pouvoir comprendre une situation, et s’en faire le meilleur rapporteur au service de l’information de ses lecteurs. Le fantasme de la fin du « off » est une autre forme de démagogie qui consiste à penser que chacun est en mesure de comprendre l’actualité sans l’intermédiaire des médias. Mais suivre le cours de l’actualité, comprendre les enjeux de situations complexes, être en mesure de les décrypter : c’est un métier et cela demande un travail permanent. Ce n’est pas pour rien que les journalistes sont toujours spécialisés dans un domaine, dont ils doivent connaître les acteurs et dans lequel ils doivent souvent devenir des experts. Maintenant il est vrai que la technologie et une certaine modernité politique amènent les citoyens à être en prise plus directe avec l’actualité, et notamment avec les hommes politiques qui eux-mêmes utilisent de plus en plus des moyens de communication directe. Mais attention : la communication directe ne doit pas se substituer à la médiation journalistique. C’est un simple complément.
L’arrivée des caméras numériques, plus souples, légères et discrètes, change-t-elle le rapport entre les journalistes et les politiques ?
Non cette souplesse dans le travail permet justement de s’immiscer plus facilement dans l’environnement de travail. Mais elles ne doivent pas se transformer en caméra de vidéosurveillance vous filmant de dos pour que vous ne puissiez pas voir l’objectif… Comme tous les êtres humains, les politiques ont le droit a un espace de vie privée. Etre filmé à son insu n’est pas très digne et respectable. Ces pratiques ne grandissent pas ceux qui s’y adonnent : elles contribuent au contraire à donner l’image d’une société de surveillance, où la réalité devient téléréalité, et où finalement la liberté est menacée. Au final c’est un problème lié à la dynamique même de la modernité démocratique : notre soif de transparence nous fait percevoir les médias comme un outil émancipateur par lequel nous allons accéder à une information véritable. Mais il y a une limite difficile à cerner où ces outils de la liberté démocratique peuvent basculer du côté de la tyrannie de l’image. Tyrannie qui se décline en deux phénomènes : l’image mensongère ou simplificatrice, quand on pense qu’une image seule – sans explication ou contextualisation – peut suffire à informer. Et l’image omniprésente, quand les pratiques d’espionnage amateur et de caméra cachée créent un climat de méfiance généralisé où disparaîtrait la vie privée. Bien cerner cette limite, ne pas la dépasser : c’est la difficile mission des professionnels de l’information. Mais au final la question est plus large. La modernité politique repose sur l’idée d’une distinction entre vie privée et vie publique. Réduire ainsi sans cesse le périmètre de la vie privée est une menace.










